Les M Studio


Nées en 1984, Céline Merhand et Anaïs Morel font leurs études ensemble à l’Ecole Supérieure d’Art de Bretagne – site de Rennes.
Diplômées en 2007, les deux jeunes designers s’associent pour fonder le studio Les M.
Poétiques sans pour autant être dépourvus de fonctionnalité, les objets créés par Les M Studio s’inspirent et revisitent les rituels de la vie de tous les jours. En choisissant avec soin des matériaux à fort pouvoir haptique, qu’elles associent à des formes longuement pensées, Céline et Anaïs donnent vie à des créations équilibrées, faciles à intégrer à notre quotidien par leur modularité. Entre technicité et confort, leurs propositions, souvent surprenantes, invitent toujours à l’interaction, en laissant place à l’imaginaire de chacun.
Aujourd’hui Les M Studio collabore avec des institutions prestigieuses telles que le Centre Pompidou-Metz, le Mudam ou encore la Villa Vauban à Luxembourg sur des projets de mobiliers spécifiques, expositions et scénographies.
Lauréat de la 6ème résidence au Pôle Expérimental Métiers d’Art de Nontron dans le cadre des “Résidences de l’Art en Dordogne”, le studio dessine également des objets pour des éditeurs internationaux.
Plus récemment elles ont développé une activité de stylisme et de graphisme pour des marques de papeterie et bagagerie telles que Tann’s et IKKS Junior. Cette polyvalence permet au studio de réinventer son savoir-faire projet après projet.

Consulter leur site internet : http://www.lesm-designstudio.com/

Sélection de photographies prises dans la Villa Rohannec’h et sur la plage du Valais, Saint-Brieuc.


© Les M Studio

Vues d’atelier du premier temps de résidence des MStudio en août 2018, travail en cours.

© Villa Rohannec’h

Debout sur le béton, le regard porte plus loin

Les collaborations commencent parfois tôt. Déjà pendant leurs études à l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne à Rennes, Céline Merhand et Anaïs Morel avaient pris l’habitude de travailler ensemble. Elles s’associent à leur sortie de l’école en 2007, devenant ainsi « Les M », nom qu’elles donnent à leur studio à sa création. Bientôt, l’occasion se présente d’exposer conjointement leurs projets de diplômes respectifs : le fauteuil Cocon, pensé comme l’hybridation d’une assise et d’une couette, et POD, des éléments modulaires qui dans leur assemblage donnent vie à des environnements et à un cloisonnement de l’espace. S’établissent dès lors les deux principales orientations prises par le studio, soit la conception d’objets et de mobilier domestique, accompagnée de projets de scénographies et d’aménagements intérieurs ¹.
Elles reçoivent par la suite des commandes institutionnelles de la part de plusieurs musées, conduisant à l’installation Sensorium (2012) pour le Mudam, ou bien à Saisons (2014) et Sieste olfactive (2019) au domaine départemental de la Roche Jagu, deux environnements immersifs reproduisant un instant passé dans la nature. En 2016, elles sont en résidence en Dordogne au Pôle expérimental métiers d’art de Nontron, conviées à interagir avec les artisans de la région, leurs savoir-faire et les matériaux qu’ils manipulent. De là naît « Parenthèse », une collection d’objets inspirée des paysages et de la flore du parc naturel régional Périgord-Limousin. « Parenthèse » est assurément exemplaire du soin apporté par Les M Studio aux finitions de leurs objets, dont la simplicité du dessin rappelle le travail élégant et précis d’Inga Sempé ou de Julie Richoz.
Premières designers invitées en résidence à la villa Rohannec’h à partir d’août 2018, Les M Studio ont pour périmètre d’action un vaste secteur qui inclut la villa elle-même, son parc, ainsi que les cabanons situés un peu plus loin en contrebas, au bord de la plage du Valais. Contrairement à beaucoup de projets de design, il ne s’agit pas ici d’une commande visant à apporter une solution ciblée à un problème clairement identifié, puisque la résidence a valeur d’expérimentation et d’exploration. Sans recommandations initiales, les designers sont encouragées à créer à partir du territoire : ses paysages, ses habitants, ses ressources matérielles et ses usages.

À Saint-Brieuc, la résidence a débuté par une longue phase de rencontres et d’observation, prenant comme point d’appui la villa elle-même. Celle-ci est construite à l’entrée d’un parc de sept hectares à la végétation dense, qui se poursuit en pente abrupte vers le port, le long de chemins tortueux. Elle est imposante, avec ses quatre étages, son escalier monumental, ses très nombreuses fenêtres et son toit duquel on domine la mer. Quand on regarde la bâtisse depuis le parc, les pieds dans les fougères et entouré de conifères centenaires, on se dit qu’elle ferait le décor idéal de bon nombre de films, quel qu’en soit finalement le scénario. Ça pourrait être un film d’époque en costumes avec son lot d’amours contrariées, à moins qu’on ne préfère une comédie peuplée d’enfants en camp voile le temps de l’été. On peut tout aussi bien imaginer Valeria Bruni-Tedeschi ouvrir les volets de la grande maison familiale pour une version bretonne de Coquillages et crustacés. En tout état de cause, on ne serait pas très éloigné de la vérité tant la villa a connu de nombreux destins.
Construite vers 1900, la villa Rohannec’h était initialement la propriété d’un riche armateur, bien content de pouvoir surveiller le départ et le retour de ses bateaux depuis ses fenêtres. Réquisitionnée par les soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est achetée par le département – alors des Côtes du Nord – pour y installer une école ménagère féminine, devenue ensuite lycée agricole mixte dans les années 1980. Pendant toutes ces années, le lieu abrite aussi des colonies de vacances en juillet et août. Le lycée déménage en 1994, et la villa recueille alors dans les pièces laissées vides des réfugiés bosniaques fuyant la guerre de Yougoslavie. Ce n’est qu’au début des années 2010 que démarre le programme culturel de la villa, peu après l’ouverture du parc au public.
L’intérieur de la maison conserve les traces de ces différentes époques et occupations : carrelages hétéroclites, multiples peintures, couches successives de papiers peints2. Comme seul le rez-de-chaussée est actuellement accessible aux visiteurs, Les M Studio décident de rendre compte de cette décoration passée et cachée aux regards. On pense alors à Villa Cavrois (2000), le film de Guillaume Leblon dans lequel il s’introduit furtivement dans la maison construite par Robert Mallet-Stevens à Croix dans le Nord, alors que celle-ci était laissée à l’abandon. L’artiste y donne à voir les lieux et le paysage qui entourent le bâtiment, dans son état de délabrement avancé. Conscientes du travail à mener sur la mémoire de la villa, Les M Studio se livrent pour leur part à une collecte de motifs (au sol et au mur) et à des prélèvements des principales teintes colorées présentes à l’intérieur. Endossant le rôle d’archivistes, les deux designers récoltent les résidus de l’histoire passée à travers sa décoration amenée à disparaître – comme on le voit déjà avec certains papiers peints déchirés ou tombant en lambeaux –, selon une démarche qui relève de ce qu’Andrea Williamson a appelé la « dimension spectrale3» de l’art créé dans des lieux voués à la démolition (ou bien à la réhabilitation comme à la villa Rohannec’h).

De ce travail d’enquête poétique, Les M Studio tirent tout un répertoire de couleurs et de motifs à partir duquel concevoir un objet. Intervenant jusqu’à présent principalement dans le contexte domestique ou bien d’expositions, leur choix s’établit cette fois sur la production d’un élément de mobilier urbain, à la fois pour se mesurer à l’espace quotidien et public du parc de la villa4, mais aussi pour qu’un élément extérieur puisse rendre perceptible l’histoire intérieure, qui n’est pour le moment pas visible. L’autre point qui les a frappées lors de leurs séjours à la villa, c’est l’importance de la vue sur la mer. À travers les nombreuses fenêtres, on voit presque toujours l’étendue bleue, comme si on se trouvait en haut d’une vigie. Les M Studio se fixent donc comme objectif de répondre à un double mouvement d’ouverture : vers l’intérieur (et l’histoire de la villa), mais aussi vers le paysage (par un point de vue en hauteur). D’où le titre qu’elles lui donnent, tout simplement Window, la fenêtre.
Les premières esquisses du projet font penser aux structures métalliques qu’Aldo van Eyck a placées dans ses aires de jeux à Amsterdam dans les années 1950. Les M Studio définissent un vocabulaire formel simple : un arc en acier galvanisé, un cylindre de béton et une barre métallique à l’horizontale qui encercle le cylindre. L’arc, très présent dans l’architecture de la villa par le biais des fenêtres, sert à cadrer le paysage. Le cylindre constitue le promontoire sur lequel se jucher ; on monte pour mieux voir. La ligne horizontale assure à l’ensemble sa stabilité, visuellement comme structurellement.
Le socle en béton, formé de deux parties superposées, est traité pour qu’on puisse en sentir la texture au passage de la main. Les couleurs, douces et harmonieuses, sont celles présentes dans les décorations intérieures de la maison (les granulats colorés à la surface du béton sont ainsi un rappel de ces motifs). On reconnaît là l’attention appuyée que Les M Studio portent aux choix des teintes dans leur production. Le traitement coloré adoucit d’ailleurs l’aspect du béton, rappelant la démarche du Brutalist Playground (2015) conçu par le collectif Assemble et par Simon Terrill, qui visait, lui, à reproduire en mousse tachetée les aires de jeux de style brutaliste construites en béton dans l’Angleterre des années 1950-1960.

Cette stratification des couleurs et des matériaux renvoie du même coup aux différentes couches historiques incrustées dans les murs de la villa. Toute cette histoire, tous les regards tournés vers la mer sont ici sédimentés dans une forme, celle d’un élément de mobilier urbain. Occupant l’espace public du parc, Window relève certes du mobilier urbain, mais aussi de l’élément de jeu, et dans une certaine mesure de la sculpture. Notamment les « sculptures d’usage », comme les nomme l’artiste Émilie Perotto, soit des « sculptures à pratiquer, non pas dans un but fonctionnel mais perceptif, qui s’appréhendent pleinement par le contact physique.5» Émilie Perotto a écrit sur le Black Slide Mantra (1988), sculpture d’Isamu Noguchi installée dans le parc Ôdôri à Sapporo. On pourrait aisément y ajouter les installations de jeux que Noguchi conçoit pour le parc Moere-numa (1988-2004), toujours à Sapporo. Mais aussi les aires de jeux de Pierre Székely6, ou celle d’Enzo Mari, The Big Stone Game à Carrare en 1968, pour lesquelles la dimension sculpturale est prépondérante.
Là se trouve la troisième ouverture de Window : l’ouverture sur le statut de l’objet, et par conséquent sur ses usages, laissés volontairement libres7. De fait, les comportements face à Window restent imprévisibles8. Installée un peu en retrait à l’arrière de la villa, la structure peut servir à jouer, à se percher pour mieux voir au loin, à se suspendre si on est suffisamment grand, on peut s’y donner rendez-vous, ou bien s’y asseoir (même si la hauteur de 70 cm du socle n’est pas celle d’une assise traditionnelle). À l’instar du podium Stage (as seen on Afghan Star) (2011) d’Amalia Pica, elle est en attente d’activation9.
On peut imaginer beaucoup d’autres fonctions à cette structure, et il s’en trouvera sûrement des personnes pour en envisager d’autres : une table pour les pique-niques sous le soleil, un lieu d’étirements pour les joggers du dimanche matin, un perchoir pour les oiseaux du parc, ou encore un décor pour photographies de mariage10. La fonction de Window n’est pas imposée à l’avance et elle reste constamment à définir. Ce qui fait écho au programme culturel délibérément ouvert et sans cesse en construction de la villa. C’est paradoxalement en faisant le choix de l’indétermination que Window témoigne le mieux de ce qui est constitutif de la villa Rohannec’h, déclinant son projet – résolument mouvant – en une forme palpable, tangible et colorée.

Lilian Froger, 2019

1– Les M Studio ont aussi développé une pratique du stylisme pour différentes marques de bagagerie et de maroquinerie.
2– On retrouve dans les cabanons de la plage du Valais ces couches de papiers peints anciens, dont on pourrait faire l’archéologie.
3– Andrea Williamson, « L’art avant démolition comme mise en scène de relations fondées sur la non-puissance », esse arts + opinions, n° 80 : « Rénovation », hiver 2014, p. 17.
4– Travailler dehors plutôt que dedans implique des contraintes nouvelles, comme l’usage de matériaux résistants aux intempéries et aux variations de température. C’est aussi œuvrer à l’échelle du paysage, et donc, dans le cas présent, trouver comme intégrer le parc sans s’y perdre.
5– Émilie Perotto, « Une sculpture est un objet parmi d’autres », Azimuts, n° 45, 2016, p. 63.
6– À L’Haÿ-les-Roses en 1958, Vaucresson en 1960, Grenoble en 1967, etc.
7– La liberté est toujours une notion à relativiser dans le cadre des aires de jeux pour enfants. À ce sujet, voir : Charlotte Nordmann, « Liberté surveillée », in Vincent Romagny (dir.), Anthologie. Aires de jeux d’artistes, Gollion, Infolio, 2010, p. 145-153. Les multiples réglementations relatives aux aires de jeux sont souvent un autre frein à la diversité des utilisations, qui, pour des raisons de sécurité, doivent être entièrement anticipées et cadrées.
8– L’installation Pillow (2012), conçue par Les M Studios pour l’atelier enfants du Centre Pompidou-Metz était déjà une structure modulable, transformable, faite de gros coussins. Dans un contexte similaire – le Victoria and Albert Musem de Londres –, l’installation Textile Field (2011) d’Erwan et Ronan Bouroullec visait quant à elle plus directement une posture allongée et contemplative.
9– Contrairement au socle d’Untitled (Go-Go Dancing Platform) (1991) de Felix González-Torres, dont le danseur a, lui, bien trouvé comment s’en servir.
10– La programmatrice de la villa Rohannec’h, Claire Létournel, semble avoir déjà anticipé cet usage. On visualise sans peine les futurs mariés, debout sur la structure, tout sourire, dans une position identique à celles des personnages en sucre ou en plastique des pièces montées.